Jusqu'ici, j'ai montré deux types de dérives. Dans le premier article, le GPS nous fait déléguer sans toujours nous en rendre compte. Le système décide, on suit, on s'ajuste. La décision se déplace progressivement vers l'outil. Dans le deuxième article, un décret élargit les missions infirmières sans créer les conditions de leur exercice. Le texte change, mais la journée reste de 24 heures.

Dans les deux cas, le mécanisme est externe. Quelque chose nous pousse — ou nous oublie. Aujourd'hui, je veux parler d'un troisième type de dérive. Celui où personne ne vous force. Celui où le système ne dysfonctionne pas. Le danger ne vient ni du GPS, ni du décret. Le danger, c'est vous.

À retenir

L'IA permet de produire beaucoup plus vite. Elle ne permet pas de piloter davantage.

La saturation ne vient pas de la machine, mais du rythme qu'on s'impose.

Le vrai danger est de confondre produire, décider et assumer.

La maturité commence quand on apprend à dire non.

I. L'euphorie — « Je peux enfin »

Pendant 18 ans, j'ai accumulé des idées. Des idées de systèmes, d'outils, de méthodes. La plupart sont restées dans des carnets. Pas parce qu'elles étaient mauvaises. Mais parce qu'elles nécessitaient du temps que je n'avais pas, des compétences que je ne maîtrisais pas, des ressources que je n'avais pas.

Puis l'IA est arrivée. Et pour la première fois, j'ai eu un copilote. Les premiers mois ont été grisants. Ce blog que je voulais créer depuis trois ans ? Fait en une semaine. Cet outil de diagnostic que je testais mentalement ? Prototypé en trois jours. Cette méthodologie que je documentais à la main ? Structurée, formalisée, prête à être partagée.

Pour la première fois, mes idées ne mouraient plus dans un carnet. Elles prenaient forme. Immédiatement.

II. La gourmandise — « Puisque je peux tout faire… »

Puis est venue la phase suivante. Celle dont on parle peu. Celle où l'on se dit : « Puisque c'est techniquement possible, pourquoi choisir ? »

Je me suis mise à vouloir tout lancer en huit mois. Plusieurs sites web, des outils de diagnostic, deux méthodologies complètes, une quinzaine d'articles de fond. Avant, j'en aurais mené deux à terme en deux ans. Techniquement, tout était réalisable. Humainement, rien n'était tenable.

III. La saturation — ce qui ne se voit pas

Le problème n'est pas apparu tout de suite. Les productions étaient solides. Les outils fonctionnaient. Les retours étaient bons. Mais quelque chose s'était déplacé.

Je pouvais produire dix fois plus. Mais je ne pouvais pas piloter dix fois plus. Chaque projet demandait du suivi, des ajustements, des arbitrages, de l'attention. Et ça, la machine ne le fait pas.

IV. Le moment où j'ai compris

Un soir, j'ai regardé mes projets en cours. Ils étaient tous bien conçus. Tous pertinents. Tous légitimes. Mais aucun n'était réellement piloté. J'avais produit des livrables. Je n'avais créé aucun système vivant.

C'est là que j'ai compris : le danger n'était pas la machine. Le danger, c'était moi. Pas par incompétence. Mais parce que j'avais confondu produire et piloter, générer et assumer, pouvoir faire et devoir faire.

V. La destruction lente

Ce qui se passe ensuite est insidieux. Ce n'est pas un effondrement brutal. C'est une érosion. On produit plus. On dort moins. On hiérarchise moins. Puis on produit encore plus. La machine ne fatigue pas. C'est le rythme qui nous use. Et personne ne nous dit d'arrêter. Parce qu'on est productif. Parce que les résultats sont là. Parce qu'on semble maîtriser. Mais nous, on sait.

VI. Le fonds d'idées — changer de logique

Face à cette saturation, j'ai fait autre chose. Certaines idées, au lieu de les réaliser immédiatement, je les ai mises de côté. Pas dans un carnet. Dans un fonds d'idées — un espace structuré où les idées sont documentées, expliquées, prêtes à être reprises.

Nouvelle logique : ceux qui ont trop d'idées donnent. Ceux qui savent piloter reprennent. Chacun apporte ce qu'il a en excès.

Refermer la lampe

Il y a cette histoire, celle d'Aladin. On retient souvent qu'il a trouvé une lampe magique, qu'il a fait des souhaits, que le génie les a exaucés. Mais tous les souhaits ne peuvent pas être réalisés. Même quand c'est possible. Surtout quand c'est possible.

Aujourd'hui, je produis moins qu'il y a quelques mois. Pas parce que je ne peux pas. Mais parce que j'ai appris à dire non. Non à des idées réalisables. Non à des projets techniquement possibles. Non à des concepts pertinents, mais trop coûteux. Pas par défaitisme. Par lucidité.

On oublie souvent la leçon centrale : Aladin n'est pas puni pour avoir une lampe. Il apprend simplement à ne pas formuler tous les souhaits. Le génie obéit. Il n'interroge ni le rythme, ni la maturité, ni les conséquences. Le danger n'est pas le génie. Le danger, c'est la multiplication des souhaits.

Refermer la lampe n'est pas un refus du progrès. C'est une forme de maturité. Une maturité que seuls ceux qui ont ouvert la lampe — et failli s'y perdre — peuvent comprendre.

Geneviève MOMUS

Fondatrice AECOSS · Cadre de santé