On confond souvent "réforme" et "transformation". Une réforme, c'est un texte. Une transformation, c'est quand la réalité de terrain change réellement.
Le décret n°2025-1306 du 24 décembre 2025 redéfinit les activités et compétences de la profession infirmière. Il introduit explicitement des notions déjà largement présentes dans la pratique : raisonnement clinique, consultation infirmière, diagnostics infirmiers, coordination, et même une prescription infirmière encadrée.
Mais le point clé n'est pas l'extension des compétences. Le point clé, c'est le changement de logique : on passe d'un modèle fondé sur une liste d'actes à un modèle fondé sur des missions, une démarche clinique et de la coordination. Et ce basculement interroge directement la capacité du système à reconnaître — ou non — le travail réel.
2001 : une profession décrite par ses actes
Le décret de 2001 correspond à une logique de sécurisation par l'acte. La profession est décrite à travers des gestes précis, des protocoles, des prescriptions. Dans ce cadre, l'organisation "voit" surtout ce qui est référencé — et une part essentielle du travail infirmier (arbitrage, anticipation, coordination informelle) reste peu visible.
2025 : une profession décrite par sa pratique
Le décret 2025 redéfinit l'exercice infirmier de manière globale : analyse, organisation, évaluation, prévention, soins curatifs, palliatifs, relationnels, surveillance et coordination avec les secteurs sanitaire, social et médico-social.
La bascule la plus structurante est l'introduction explicite de la consultation infirmière et du diagnostic infirmier, définis comme relevant du champ propre infirmier. Le rôle propre est réaffirmé dans une logique d'initiative clinique, et la délégation d'actes est précisée sous responsabilité infirmière.
Comparaison des deux décrets
| Axe | Décret 2001 — logique dominante | Décret 2025-1306 — logique dominante |
|---|---|---|
| Décrire le métier | Par actes et listes détaillées | Par activités + compétences + démarche clinique |
| Raisonnement clinique | Peu central (actes cadrés) | Explicitement central — analyse, démarche, objectifs |
| Consultation infirmière | Non structurée comme objet principal | Définie + contenu détaillé |
| Diagnostics infirmiers | Non posés comme catégorie officielle | Explicitement mentionnés |
| Prescription | Très dépendante de la prescription médicale | Prescription infirmière encadrée sur liste |
| Protocoles | Protocoles médicaux présents (ex. antalgiques) | Protocoles de soins initiés par l'infirmier + urgence cadrée |
| Délégation | Moins formalisée | Délégation sous responsabilité + liste par arrêté |
| Coordination | Faiblement "visible" dans le cadre acte-liste | Coordination intégrée au cœur du métier |
| Risque systémique | Travail réel "hors texte" | Risque "couche en plus" si pas de moyens |
Ce que le texte gagne… et ce que le système évite de voir
Ce que le texte gagne : une reconnaissance écrite d'une pratique déjà existante, une meilleure lisibilité professionnelle, une description du métier par sa démarche plutôt que par ses seuls gestes.
Ce que le système risque d'éviter de traiter : un texte peut reconnaître des compétences sans créer les conditions de leur exercice. Écrire "consultation infirmière" ne suffit pas si rien ne change sur le temps dédié, les outils, l'organisation, la reconnaissance économique. Dans ce cas, la consultation devient une couche de plus sur une journée déjà saturée.
La réforme dit : tu sais faire. Elle ne dit pas : voici comment on te permet de le faire.
Texte, pratiques réelles et organisation
La vraie question : qui porte la charge ?
En officialisant la consultation et la coordination, le texte ouvre la porte à une redistribution de la charge de travail. Cette coordination peut devenir soit une compétence structurée et soutenue, soit un travail "évident" attendu… sans organisation associée.
Le système pousse la coordination. La question reste entière : avec quels moyens ?
Conclusion : un texte ne transforme pas le réel
Le décret 2025 redessine une profession infirmière plus clinique, plus visible, plus structurée autour de missions. Mais la transformation réelle ne viendra pas du texte. Elle dépendra des choix organisationnels : temps, outils, règles, financements.
À défaut, on aura surtout une version officielle de ce qui existait déjà : un métier élargi sur le papier… et la même journée de 24 heures.
Geneviève MOMUS
Fondatrice AECOSS · Cadre de santé