Le Président de la Confédération des Syndicats Médicaux Français l'a dit sans détour en 2025 : le taux de désertification médicale frôle désormais 100 %. "Même Paris est devenue un désert médical en médecins traitants." Ce n'est pas une provocation. C'est le résultat prévisible d'une politique de formation qui a sous-produit des médecins pendant vingt ans, d'une démographie médicale mal anticipée, et d'une liberté d'installation qui concentre les professionnels là où ils choisissent de vivre plutôt que là où les besoins existent.

Les chiffres sont connus. Ils continuent pourtant de surprendre par leur ampleur.

Une bombe à retardement amorcée dans les années 1980

En 1997, le rapport Choussat estimait que le nombre de médecins était "nettement excédentaire". Le numerus clausus fut réduit en conséquence. Dans les années 2000, on ne formait que 3 500 étudiants en deuxième année de médecine. Il faut attendre aujourd'hui pour que ce chiffre remonte à 16 000. Mais les médecins formés en 2024 n'exerceront pas avant 2034. L'effet du rattrapage ne sera pas visible avant une décennie.

Entre-temps, les générations formées dans les années 1970 et 1980 partent à la retraite. Les installations de médecins généralistes libéraux ont reculé de près de 10 % en 2024, selon l'Assurance maladie. La légère hausse globale du nombre de médecins actifs (+0,6 % au 1er janvier 2025 selon l'Ordre des médecins) masque cette réalité : ce sont les spécialistes et les médecins salariés qui progressent. La médecine générale libérale, elle, se contracte.

Densité de médecins généralistes — pour 100 000 hab. (CNOM, 2025)
Moyenne nationale
117
Paris
290+
Hautes-Alpes
200+
Eure
88
Seine-et-Marne
85
Guyane
101
Mayotte
~39
Sources : CNOM Atlas démographie médicale 2025 · DREES · La Gazette des communes

La diagonale du vide n'est plus une métaphore

L'Ordre des médecins le documente chaque année dans son atlas de la démographie médicale : une diagonale court du nord-est au sud-ouest de la France, traversant des départements où la densité médicale ne dépasse pas 80 à 90 généralistes pour 100 000 habitants. L'Eure, la Seine-et-Marne, le Cher, la Creuse. Des territoires où le délai pour obtenir un rendez-vous chez un médecin traitant dépasse plusieurs semaines et où les urgences hospitalières absorbent ce que la médecine de ville ne peut plus prendre en charge.

Face à cette réalité, l'État a lancé en septembre 2025 un pacte national contre les déserts médicaux. Il identifie 151 intercommunalités classées "zones rouges", couvrant environ 2 à 2,5 millions d'habitants. Des médecins volontaires s'y déplacent jusqu'à deux jours par mois, en échange de 200 euros par jour de présence. La mesure est réelle. Ses effets, proportionnellement à l'ampleur du problème, le sont moins.

30 % de la population vit déjà dans une zone prioritaire ARS. 151 intercommunalités ciblées pour une crise qui touche l'essentiel du territoire : le rapport entre le remède et la maladie mérite d'être posé.

L'outre-mer, ou la statistique qui rassure à tort

Les données de l'Ordre des médecins pour 2025 semblent rassurantes pour les départements ultramarins : la Guadeloupe affiche 149,4 généralistes pour 100 000 habitants, la Martinique 135,8, La Réunion 141,7. Tous au-dessus de la moyenne métropolitaine de 117,21. La conclusion rapide : l'outre-mer est mieux loti que certains départements hexagonaux.

Cette lecture est fausse. Elle l'est pour au moins trois raisons.

La première est géographique. Les médecins de Guadeloupe ou de Martinique ne sont pas répartis uniformément sur leur territoire. Ils se concentrent dans les zones urbaines, autour de Pointe-à-Pitre, de Fort-de-France, de Saint-Denis. Les zones rurales, les communes isolées, le nord des îles sont en désert réel. En Guadeloupe, 21 communes sur 28 sont classées en "zones d'intervention prioritaire" par l'ARS, malgré une densité globale supérieure à la moyenne nationale.

La deuxième est spécialisée. La densité de généralistes ne dit rien de l'accès aux spécialistes. À Mayotte, il n'existe aucun pédiatre libéral, aucun psychiatre libéral. En Guyane et en Martinique, on comptait sept pédiatres libéraux en 2023. Le taux de vacance des postes de praticiens hospitaliers atteint 37,7 % en outre-mer, contre 27 % en métropole.

La troisième est méthodologique. La Martinique, pourtant confrontée à des difficultés d'accès aux soins reconnues par sa propre ARS, a été exclue du pacte national de septembre 2025. Motif : la méthodologie utilisée pour identifier les zones prioritaires ne tient pas compte des spécificités ultramarines. L'ARS de Martinique a formellement contesté cette exclusion.

Mayotte en chiffres : 8 médecins pour 10 000 habitants, contre 76 à Paris. Soit un rapport de 1 à 10 entre le département le moins bien doté et la capitale. Des données qui ne figurent pas dans les comparaisons nationales habituelles. Source : UFC-Que Choisir / France TV, juin 2025.

Quand la politique nationale rate ses cibles ultramarines

Le cas de la Martinique n'est pas anecdotique. Il illustre un mécanisme structurel : les politiques nationales de santé sont conçues à partir d'indicateurs calibrés sur la réalité hexagonale. Quand ces indicateurs sont appliqués à des territoires dont la géographie, l'histoire, la démographie et les structures de soin sont radicalement différentes, ils produisent des diagnostics erronés et des exclusions injustifiées.

Ce n'est pas un problème de mauvaise volonté. C'est un problème de conception. Un indicateur de densité médicale globale ne dit rien de la répartition intra-territoriale. Un ratio généralistes pour 100 000 habitants ne dit rien des délais d'attente réels, ni de la capacité à accéder à un spécialiste sans traverser l'Atlantique.

En Guyane, la surface du territoire rend la densité médicale globale encore moins pertinente : un médecin à Cayenne ne couvre pas les besoins d'une commune isolée à quatre heures de pirogue. La comparaison avec un département hexagonal dense est un non-sens géographique.

Ce que la liberté d'installation coûte réellement

Le débat sur la régulation de l'installation des médecins revient régulièrement. Il se heurte à une résistance corporative forte et à des arguments légitimes sur l'attractivité de la profession. Mais il pose une question que les chiffres posent sans détour : est-il acceptable qu'un système de santé universel financé par la solidarité nationale laisse entière la liberté à ses acteurs de se concentrer là où ils souhaitent vivre, indépendamment des besoins de la population ?

La DREES a documenté en 2021 que les incitations financières ne suffisent pas à attirer les médecins dans les déserts médicaux. Les aides à l'installation, les exonérations fiscales, les maisons de santé pluridisciplinaires : ces dispositifs ont des effets réels mais limités. Ils ne modifient pas les déterminants profonds des choix d'installation, qui sont d'ordre personnel, familial, et lié à la qualité de vie perçue.

Réduire la désertification médicale à un problème de médecins réfractaires serait inexact. Les jeunes médecins, de plus en plus féminisés et salariés, choisissent des modes d'exercice différents de leurs aînés. Ce n'est pas une défaillance individuelle. C'est une transformation structurelle de la profession que les politiques publiques n'ont pas encore su intégrer dans leurs réponses.

Six millions de personnes sans médecin traitant ne sont pas une statistique

6,7 millions de Français sans médecin traitant. Ce chiffre, issu du baromètre santé-social de l'AMF et de la Mutualité Française publié en 2023, renvoie à des réalités concrètes : des renoncements aux soins, des pathologies diagnostiquées trop tard, des passages aux urgences pour des situations qui auraient dû être traitées en médecine de ville.

Il renvoie aussi à une inégalité sociale que les statistiques de densité ne capturent pas : ce sont les populations les plus fragiles, les moins mobiles, les moins à l'aise avec les outils numériques de prise de rendez-vous, qui subissent le plus lourdement la désertification médicale. Les personnes âgées isolées en zone rurale. Les familles sans voiture dans des communes sans transport en commun. Les résidents de Mayotte qui n'ont pas accès à un pédiatre.

La carte des déserts médicaux est une carte des inégalités. Elle ne se résoudra pas avec 151 zones rouges et des médecins volontaires deux jours par mois. Elle demande une révision profonde de la formation, de l'organisation des soins, et du rapport entre liberté professionnelle et responsabilité territoriale. Ce débat est ouvert depuis des années. Il n'est toujours pas tranché.

Geneviève MOMUS